Scène & répétition

Protéger ses oreilles quand on joue dans un groupe : bouchons, retours intra-auriculaires et acouphènes

Scène & répétition · · Publié le 2026-11-07

Batteur torse nu vu de dos sur une scène en plein air, un écouteur intra-auriculaire blanc à l'oreille, face à une foule nombreuse
Des retours dans les oreilles plutôt qu'un retour de scène poussé à fond. Photographie de Daniel Garcia, CC0.

On parle beaucoup de l'audition du public, beaucoup moins de celle des musiciens. Pourtant, dans un local de répétition de quelques mètres carrés, le batteur, le guitariste et le chanteur passent des heures à quelques pas d'une caisse claire et d'un ampli à lampes. Les acouphènes ne préviennent pas toujours, et une perte d'audition causée par le bruit ne se répare pas. Voici comment le son abîme l'oreille, ce que prévoient les textes et comment se protéger sans perdre le plaisir de jouer.

Pourquoi les musiciens sont les premiers exposés

Dans une salle, le public est à plusieurs mètres des enceintes et ne reste que le temps du concert. Le musicien, lui, joue à côté de sa batterie ou de son ampli, souvent avec un retour de scène dirigé vers sa tête, et il répète plusieurs fois par semaine. Dans un local de répétition, le problème est aggravé par la taille de la pièce : le son de la batterie, acoustique et impossible à baisser au-delà d'un certain point, fixe le niveau de tout le groupe. Les guitaristes montent leur ampli pour s'entendre, le chanteur pousse la sono, et tout le monde finit trop fort.

L'oreille interne contient des cellules ciliées qui transforment les vibrations en signal nerveux. Trop sollicitées, elles se fatiguent, puis se détruisent, et elles ne repoussent pas. Les premiers signes sont connus : sifflement ou bourdonnement après une répétition, impression d'oreille bouchée, difficulté à suivre une conversation dans un bar bruyant. Quand ces signes disparaissent au bout de quelques heures, c'est une fatigue auditive ; quand ils reviennent souvent, c'est un avertissement.

La dose de bruit : niveau et durée

Le danger ne dépend pas seulement du niveau sonore, mais de la dose reçue, c'est-à-dire du niveau multiplié par le temps. La réglementation du travail raisonne en exposition moyenne sur une journée de 8 heures. Elle repose sur la règle dite d'égale énergie : chaque fois que le niveau augmente de 3 dB, l'énergie sonore double, et la durée qui donne la même dose est divisée par deux. Quatre heures à 83 dB(A) valent huit heures à 80 dB(A) ; à 95 dB(A), la même dose est atteinte en un quart d'heure environ.

Pour un groupe, la conclusion est simple : une répétition de trois heures dans une pièce où le niveau dépasse largement les 95 dB, ce qui n'a rien d'exceptionnel avec une batterie acoustique, représente une dose bien supérieure à ce qu'un salarié de l'industrie a le droit de subir sans protection.

Ce que disent les textes

Pour le public : le décret de 2017

Le décret n° 2017-1244 du 7 août 2017, que nous détaillons dans notre article sur l'organisation d'un concert, impose aux lieux qui diffusent des sons amplifiés de ne pas dépasser 102 dB(A) et 118 dB(C) en moyenne sur 15 minutes, d'informer le public des risques et de lui proposer gratuitement des protections auditives. Ces règles protègent le public, pas directement les musiciens, souvent plus près des sources que n'importe quel spectateur.

Pour les musiciens salariés : le code du travail

Un musicien payé au cachet, par le Guso ou par un employeur, est un salarié. Les articles R. 4431-1 et suivants du code du travail s'appliquent à lui comme à tout travailleur exposé au bruit. Ils fixent trois seuils, rappelés par l'INRS :

Pour un groupe amateur qui répète entre amis, ces règles ne s'appliquent pas, faute d'employeur. Elles restent le meilleur repère disponible : si le niveau d'un local dépasse ce qu'on tolérerait dans un atelier, il faut des protections. Pour les questions de paie et de statut, voir notre article sur le Guso et les cachets.

Choisir ses protections

Pour jouer, ce qui compte n'est pas seulement l'atténuation totale, mais sa régularité selon les fréquences.

Un conseil de batteur : mettez les bouchons avant de commencer à jouer, pas au milieu du morceau quand le sifflement est déjà là. Et gardez-les pendant la balance, qui est souvent plus forte et plus longue qu'on ne le croit.

Les retours intra-auriculaires

Les retours intra-auriculaires, les « ears », remplacent les retours de scène par des écouteurs qui reçoivent un mixage propre à chaque musicien. Bien réglés, ils permettent de jouer à un niveau plus bas : l'écouteur isole du bruit de la scène, il n'est plus nécessaire de pousser son retour pour s'entendre par-dessus la batterie. Mal réglés, ils deviennent un risque de plus, car le son arrive directement dans le conduit auditif. Règles de base : un limiteur sur la chaîne, des embouts bien ajustés, et un niveau réglé au plus bas confortable, pas monté à chaque morceau.

Baisser le niveau à la source

La meilleure protection reste celle qui n'a pas besoin d'être portée. En répétition, quelques gestes changent beaucoup les choses :

Si vous répétez chez vous, ces mêmes réglages règlent aussi une bonne partie des conflits avec les voisins : voir notre article sur répéter chez soi. Et en studio, travailler à niveau modéré évite de mixer avec des oreilles fatiguées, comme nous le rappelons dans notre article sur l'enregistrement en home studio.

Quand ça siffle : que faire ?

Un sifflement, un bourdonnement ou une sensation d'oreille cotonneuse après un concert sont le signe que l'oreille a pris plus qu'elle ne peut supporter. La première chose à faire est de la mettre au repos : pas de musique, pas de casque, des endroits calmes. Si les symptômes ne disparaissent pas dans les heures qui suivent, s'ils touchent une seule oreille ou s'ils s'accompagnent d'une baisse d'audition ou de vertiges, il faut consulter un médecin ou un ORL sans attendre : un traumatisme sonore aigu se traite d'autant mieux qu'il est pris en charge tôt.

Pour un musicien qui joue souvent, un bilan auditif chez un ORL tous les ans ou tous les deux ans donne une référence. Il permet de repérer une baisse débutante, souvent autour de 4 000 Hz, avant qu'elle ne gêne au quotidien.

Sources