Protéger ses oreilles quand on joue dans un groupe : bouchons, retours intra-auriculaires et acouphènes

On parle beaucoup de l'audition du public, beaucoup moins de celle des musiciens. Pourtant, dans un local de répétition de quelques mètres carrés, le batteur, le guitariste et le chanteur passent des heures à quelques pas d'une caisse claire et d'un ampli à lampes. Les acouphènes ne préviennent pas toujours, et une perte d'audition causée par le bruit ne se répare pas. Voici comment le son abîme l'oreille, ce que prévoient les textes et comment se protéger sans perdre le plaisir de jouer.
Pourquoi les musiciens sont les premiers exposés
Dans une salle, le public est à plusieurs mètres des enceintes et ne reste que le temps du concert. Le musicien, lui, joue à côté de sa batterie ou de son ampli, souvent avec un retour de scène dirigé vers sa tête, et il répète plusieurs fois par semaine. Dans un local de répétition, le problème est aggravé par la taille de la pièce : le son de la batterie, acoustique et impossible à baisser au-delà d'un certain point, fixe le niveau de tout le groupe. Les guitaristes montent leur ampli pour s'entendre, le chanteur pousse la sono, et tout le monde finit trop fort.
L'oreille interne contient des cellules ciliées qui transforment les vibrations en signal nerveux. Trop sollicitées, elles se fatiguent, puis se détruisent, et elles ne repoussent pas. Les premiers signes sont connus : sifflement ou bourdonnement après une répétition, impression d'oreille bouchée, difficulté à suivre une conversation dans un bar bruyant. Quand ces signes disparaissent au bout de quelques heures, c'est une fatigue auditive ; quand ils reviennent souvent, c'est un avertissement.
La dose de bruit : niveau et durée
Le danger ne dépend pas seulement du niveau sonore, mais de la dose reçue, c'est-à-dire du niveau multiplié par le temps. La réglementation du travail raisonne en exposition moyenne sur une journée de 8 heures. Elle repose sur la règle dite d'égale énergie : chaque fois que le niveau augmente de 3 dB, l'énergie sonore double, et la durée qui donne la même dose est divisée par deux. Quatre heures à 83 dB(A) valent huit heures à 80 dB(A) ; à 95 dB(A), la même dose est atteinte en un quart d'heure environ.
Pour un groupe, la conclusion est simple : une répétition de trois heures dans une pièce où le niveau dépasse largement les 95 dB, ce qui n'a rien d'exceptionnel avec une batterie acoustique, représente une dose bien supérieure à ce qu'un salarié de l'industrie a le droit de subir sans protection.
Ce que disent les textes
Pour le public : le décret de 2017
Le décret n° 2017-1244 du 7 août 2017, que nous détaillons dans notre article sur l'organisation d'un concert, impose aux lieux qui diffusent des sons amplifiés de ne pas dépasser 102 dB(A) et 118 dB(C) en moyenne sur 15 minutes, d'informer le public des risques et de lui proposer gratuitement des protections auditives. Ces règles protègent le public, pas directement les musiciens, souvent plus près des sources que n'importe quel spectateur.
Pour les musiciens salariés : le code du travail
Un musicien payé au cachet, par le Guso ou par un employeur, est un salarié. Les articles R. 4431-1 et suivants du code du travail s'appliquent à lui comme à tout travailleur exposé au bruit. Ils fixent trois seuils, rappelés par l'INRS :
- 80 dB(A) en moyenne sur 8 heures, ou 135 dB(C) en crête : l'employeur doit mettre des protecteurs individuels à disposition et informer les salariés.
- 85 dB(A) sur 8 heures, ou 137 dB(C) en crête : le port des protecteurs devient obligatoire, et l'employeur doit mettre en place un programme de réduction du bruit.
- 87 dB(A) sur 8 heures, ou 140 dB(C) en crête : valeur limite à ne jamais dépasser, en tenant compte cette fois de l'atténuation apportée par les protections.
Pour un groupe amateur qui répète entre amis, ces règles ne s'appliquent pas, faute d'employeur. Elles restent le meilleur repère disponible : si le niveau d'un local dépasse ce qu'on tolérerait dans un atelier, il faut des protections. Pour les questions de paie et de statut, voir notre article sur le Guso et les cachets.
Choisir ses protections
Pour jouer, ce qui compte n'est pas seulement l'atténuation totale, mais sa régularité selon les fréquences.
- Les bouchons en mousse jetables. Bon marché et très efficaces, ils coupent beaucoup plus les aigus que les graves : la musique paraît étouffée, on n'entend plus les cymbales ni la voix, et beaucoup de musiciens finissent par les retirer pour mieux jouer. Utiles en dépannage.
- Les bouchons à filtre, dits « musique ». Réutilisables, vendus en pharmacie ou en magasin de musique, ils intègrent un petit filtre acoustique qui atténue les fréquences de façon plus uniforme. Le son est moins fort mais reste équilibré. C'est le minimum pour toute personne qui répète régulièrement.
- Les bouchons moulés sur mesure. Réalisés par un audioprothésiste d'après une empreinte du conduit auditif, ils reçoivent des filtres interchangeables de différentes atténuations. Ils sont plus confortables sur la durée. Ils coûtent nettement plus cher que les modèles standard : demandez un devis et renseignez-vous auprès de votre complémentaire santé, certaines participant à la dépense.
Un conseil de batteur : mettez les bouchons avant de commencer à jouer, pas au milieu du morceau quand le sifflement est déjà là. Et gardez-les pendant la balance, qui est souvent plus forte et plus longue qu'on ne le croit.
Les retours intra-auriculaires
Les retours intra-auriculaires, les « ears », remplacent les retours de scène par des écouteurs qui reçoivent un mixage propre à chaque musicien. Bien réglés, ils permettent de jouer à un niveau plus bas : l'écouteur isole du bruit de la scène, il n'est plus nécessaire de pousser son retour pour s'entendre par-dessus la batterie. Mal réglés, ils deviennent un risque de plus, car le son arrive directement dans le conduit auditif. Règles de base : un limiteur sur la chaîne, des embouts bien ajustés, et un niveau réglé au plus bas confortable, pas monté à chaque morceau.
Baisser le niveau à la source
La meilleure protection reste celle qui n'a pas besoin d'être portée. En répétition, quelques gestes changent beaucoup les choses :
- tourner les amplis vers les musiciens plutôt que vers les jambes, ou les surélever : on les entend mieux, donc on les monte moins ;
- traiter un peu le local, avec des panneaux absorbants et des tapis, pour limiter les réflexions qui ajoutent du niveau sans ajouter de clarté ;
- essayer des baguettes plus légères, des balais ou des fagots pour certains morceaux, et un pad d'entraînement pour le travail technique ;
- faire des pauses de silence toutes les heures ;
- mesurer au moins une fois le niveau avec un sonomètre ou une application étalonnée, pour savoir de quoi on parle.
Si vous répétez chez vous, ces mêmes réglages règlent aussi une bonne partie des conflits avec les voisins : voir notre article sur répéter chez soi. Et en studio, travailler à niveau modéré évite de mixer avec des oreilles fatiguées, comme nous le rappelons dans notre article sur l'enregistrement en home studio.
Quand ça siffle : que faire ?
Un sifflement, un bourdonnement ou une sensation d'oreille cotonneuse après un concert sont le signe que l'oreille a pris plus qu'elle ne peut supporter. La première chose à faire est de la mettre au repos : pas de musique, pas de casque, des endroits calmes. Si les symptômes ne disparaissent pas dans les heures qui suivent, s'ils touchent une seule oreille ou s'ils s'accompagnent d'une baisse d'audition ou de vertiges, il faut consulter un médecin ou un ORL sans attendre : un traumatisme sonore aigu se traite d'autant mieux qu'il est pris en charge tôt.
Pour un musicien qui joue souvent, un bilan auditif chez un ORL tous les ans ou tous les deux ans donne une référence. Il permet de repérer une baisse débutante, souvent autour de 4 000 Hz, avant qu'elle ne gêne au quotidien.
Sources
- INRS, « Bruit : réglementation », valeurs d'exposition et actions requises (consulté le 7 novembre 2026).
- Code du travail, articles R. 4431-1 et suivants ; décret n° 2017-1244 du 7 août 2017 relatif à la prévention des risques liés aux bruits et aux sons amplifiés, Légifrance.
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